Diamant Perdu

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L’euphorie narcissique de la postmodernité s’essouffle. On ne peut pas indéfiniment se dédoubler pour s’ausculter en auscultant le monde. La déconstruction finit par ouvrir sur une absence. On court dans le vide à la manière d’un Tex Avery en s’étonnant que ça puisse tenir si longtemps sans tomber. Échec du Progrès et Crise de l’Individu Moderne. L’art conceptuel met à distance la matière. Il canalise le désarroi que suscite le relativisme en retrouvant une pureté idéale par le mot. Il se pourrait que verrouiller l’art ainsi finisse par castrer le désir. Et l’illusion que le White Cube soit devenu cela.

Aborder le White Cube parce que c’est un incontournable. Il est partout. C’est un automatisme, un système, une référence, une institution. On ne peut pas être artiste sans être aux prises avec son espace ou ce qu’il véhicule. Il est d’une certaine manière la passerelle, le salut pour un jeune artiste mais aussi l’impasse tant que celui-ci ne parvient pas à le définir dans sa pratique. L’idéologie à travers laquelle on perçoit le White Cube à une époque enferme sa raison d’être en l’amenant à contraindre la production artistique selon une certaine norme, une certaine idée. On le perçoit comme censeur et instance de légitimation de ce qui doit être montré et vu alors qu’il me semble être tout autre chose. Un masque qui a le pouvoir d’être n’importe quel masque. Il est en ce sens acteur, intimement impliqué, mais il n’est pas l’essence, il en est le support.

On court dans le vide. Nos représentations sont piégées dans un trop grand décalage avec la réalité. Les rapports de sens ne collent plus avec les rapports de force. Il n’y a plus d’horizon parce qu’il n’y a plus de sens. Ce texte questionne l’idée qu’il n’y ait pas d’alternative au White Cube tel qu’il existe aujourd’hui. La forme fictionnelle permet d’aborder la chose sans la prendre de front par l’analyse théorique (pétrie d’une certaine idée du réel donc de la vie), mais par le détour imaginaire d’un personnage, Kun, et de sa pratique.

C’est une quête, à l’image d’une démarche artistique. Kun interroge l’art, ce que l’œuvre peut être. Il cherche la manière de pouvoir habiter le White Cube. Il refuse le réductionnisme de l’art contemporain prisonnier de la finance. Il refuse d’adapter sa pratique et sa quête à l’horizon esthétique dominant. Il n’y voit que du non-sens et de l’aridité, dans un contexte de vide et de panique. Sans trop savoir comment, il cherche. Mais il sait que le rêve et l’imaginaire sont tout autant réels que le concept et la Raison. Ce sont tous deux des discours. Du langage qui fait et défait les corps. L’enjeu n’est-il pas toujours depuis la nuit des temps d’être en mesure d’habiter son environnement ? Non pas s’approprier, domestiquer, ou encore déconstruire, mais de le cultiver par rapport à ce que l’on est. La nécessité d’être. Et en ce sens, le White Cube doit être considéré comme un outil dont il faut percevoir les contraintes pour parvenir à l’utiliser en regard de nos désirs. C’est un environnement avec lequel il faut dialoguer et définir collectivement.

Kun est épaulé dans son parcours initiatique par un second personnage, Nico, car il s’agit d’une problématique générationnelle. Pour exister selon ses propres termes, la génération montante a besoin de se forger ses propres outils. Et je ne parle pas de l’éternel jeu intergénérationnel du “pousse-toi de là que j’m’y mette.” Nous sommes nés dans le tourbillon d’un vide et non dans un cycle qui prenait fin. Les références faites au travail de jeunes artistes, ainsi que les collaborations engagées dans la réalisation de ce travail sont une mise en œuvre de ce besoin. Faire ensemble car chacun détient une parcelle de réponse à un problème que personne n’est en mesure de formuler. Certes nous sommes les enfants de la postmodernité et de l’individu réalisé dans une perception isolée et apaisée du monde. Mais il me semble que nous avons besoin d’autres éléments de réponse, d’autres langages, d’autres horizons. L’idéologie occidentale de l’appropriation, de la domestication, de la domination, de l’universalisme a pris fin. Il devient moins question de vérité dernière (là encore de domination), que de tremblement, de créolisation, de pluralité, de coexistence, de fécondité.

L’œuvre est un diamant. C’est un produit de la nature dont la perfection vient de sa transformation par la main de l’homme. Le diamant est éternel. Il se nourrit de toutes les mains qui l’ont désiré et le désirent, de tous les yeux qui l’ont admiré et l’admirent.

Soudain, il y a conjonction des deux. Cette conjonction génère du mystère, de l’existence et du sens.

Comme lui, l’œuvre réfracte en même temps qu’elle rayonne de son propre éclat. Elle ordonne le monde, participe de la nature en devenant représentation, image. Elle propose une infinie diffraction du sens. Ancre dans l’ici et maintenant par la présentification d’un ailleurs et d’un autre temps.

Peut-être l’art est-il indissociable du don contre-don. L’aura des coquillages échangés lors de la Koula par les marins des Îles Trobriand dépendait des incessants échanges dont ils faisaient l’objet, et de l’indéfectible altérité de l’objet pour l’être. Elle est la marque du désir et du temps, de l’inclusion de l’individu dans l’infini et de l’infini en lui. Une œuvre ouvre à un autre type de communication que le seul discours. Elle ouvre à d’autres perceptions, d’autres échanges, d’autres réels. La compréhension d’une œuvre peut se passer du verbe. Elle est à même de faire exister autre chose. Quelque chose d’essentiel que porte le chef-d’oeuvre, comme effleurer l’existence et être en mesure de partager cette caresse. C’est ce mystère de l’art après lequel Kun et Nico courent. Le White Cube parce qu’il est la page blanche du possible pourrait devenir le cadre de cette quête.