M/onde

Gueule ce sang de vie.

Il y a dans la maison un courant d’eau. Elle se précipite, pressée et froide, passe sous la maison, glisse entre les chevilles, entend les histoires des vivants, les raconte, les transforme, les transporte. Tous ces récits qui bruissent de la même voix et toujours d’une harmonie nouvelle. Ils se mêlent, ils s’emmêlent, flottent,se noient. Invincible, insensible, bruyante, vivante, elle passe sous cette maison.

Des pieds lui marchent dessus, des pieds lui marchent dedans, des mains se perdent, se brouillentet s’oublient. Elle crie: «prends garde, je sais.»Ton récit et tes chansons, tes vérités s’en vont et les mensonges se font. Tout s’en va vers ce même endroit. Pieds et mains dans le même courant. Ce cri de rage, ce bruit, un tumulte de joie,une oscillation limpide.

Elle glace les mains, elle t’enlace le pied, te soulève, te décrasse mais tu l’ignores.

-«Je ne vous entends pas, la rivière gronde.»

-«Je viens d’enterrer ma mère».

La rivière gronde encore, elle la connaît l’histoire de sa mère. Elle les connaît déjà toutes. Un pied dans l’eau, un doigt trempé, un regard plongé, elle traverse. Le récit, c’est elle qui le raconte, c’est elle qui le transporte et l’emmène dans ses rires et ses pleurs. C’est le courant de l’eau, les moulins de ton esprit égaré. Toutes ces vies qui se parlent etse racontent en même temps. Qui coulent, glissent, reviennent, rebondissent, repartent et s’en vont. Seuls les papillons savent écouter. Ces milliers de vies contées. Car ils tournent au-dessusde l’eau, avides de ces vies qui font des millénaires quand la leur ne fait que quelques heures. Ils battentdes ailes, vibrent et frémissent, vivent au travers. Leur vie en résonnance s’en va avec la rivière quand ils n’ont plus la force de voleret ne savent plus écouter. L’onde les prend dans la caresse de son courant. Elle ne peut croire personne. Elle sait déjà.